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L’OUÏGHOUR par Dilnur REYHAN

vendredi 8 février 2019

Éradiquer la nation ouïghoure par l’enterrement de son intelligentsia : la face cachée de camps chinois pour Ouïghours. Dilnur REYHAN

La Région Ouïghoure qui se trouve dans le nord-ouest de la Chine est l’une des deux régions avec le Tibet qui ne sont pas totalement intégrées à la société chinoise. Appelée « Région Autonome Ouïghoure du Xinjiang », cette région est la plus grande unité administrative de la Chine qui compte encore quatre autres régions dites autonomes dont le Tibet, la Mongolie intérieure, le Ningxia (de l’ethnie Hui, musulmans sinophones) et le Guangxi (de l’ethnie Zhuang). Ces régions autonomes des minorités se situent toutes à la périphérie de la Chine et ont donc une place géopolitique et géostratégique cruciale pour la Chine actuellement. La Chine compte 56 groupes ethniques officiellement reconnus dont l’ethnie très majoritaire Han constitue autour de 92% de la population totale. Les 55 minorités ethniques vivent cependant dans des régions qui occupent 60% du territoire chinois. La Région ouïghoure et le Tibet sont les deux dernières où la sinisation de la population locale n’est toujours pas achevée en raison de fortes contestations et rébellions menées par les populations autochtones.

Les diverses politiques orchestrées par l’État chinois ont amené de nombreux chercheurs spécialisés sur la question des minorités en Chine (Dru Gladney, Yvonne Yin Liu, Daniel James Schuster, Michael Clarke, Sean Roberts…) à évoquer un « colonialisme intérieur ». Au cours des dernières décennies, afin d’imposer son autorité, le régime chinois n’a pas hésité à recourir à divers moyens économiques, politiques, mais aussi à la force et à l’encensement d’une politique d’installation programmée de populations han dans la Région ouïghoure ; ce programme visant à une meilleure intégration de cette région à son territoire national. En effet, les Hans représentaient 6% de la population dans les années 1950, alors qu’aujourd’hui ils sont 40% tandis que les Ouïghours qui représentaient 78% à la même période ne sont plus que 47% aujourd’hui. La migration massive des Hans dans la région, les restrictions et interdictions envers les pratiques religieuses, la discrimination sur le marché du travail (taux de chômage de 4% en moyenne pour la région, et 8% pour les Ouïghours), l’élimination de la langue ouïghoure dans l’enseignement, sont les principales raisons du mécontentement ouïghour, qui se traduisent parfois par des actes violents.

Dans cette région où la population ouïghoure pratique sa propre langue, sa propre écriture, sa propre culture et sa propre organisation sociale et politique, le mécontentement vis-à-vis des politiques imposées par l’Etat chinois et le questionnement de la légitimité de son autorité se manifestent continuellement jusqu’à aujourd’hui. La contestation contre les programmes de sinisation de la population ouïghoure qui constitue numériquement encore le groupe dominant dans la région est réprimée au nom de la soi-disant lutte anti-terrorisme depuis le 11 septembre 2001. Ainsi, la loi émise ne comportant pas de règles précises d’application pour cette lutte, des cas violant les droits de l’homme fondamentaux se produisent quotidiennement.

Depuis que Xi Jinping a pris le pouvoir fin 2012, une inflexion vers une société mono-culturelle est clairement affichée avec une volonté de siniser de force les régions des minorités. Un nouveau cap a été franchi par les autorités chinoises à partir d’avril 2017 avec la construction massive de camps de « rééducation » -appelés officiellement « centres fermés de rééducation politique »- dans toute la région. D’un, voire jusqu’à plusieurs million de Ouïghours –mais aussi un nombre indéterminé de Kazakhs- y seraient internés. La détention ne fait pas suite à une décision de justice. Les personnes internées dans ces camps peuvent y être détenues des semaines, des mois ou indéfiniment. Leur tort est d’avoir séjourné ou d’avoir contacté des proches à l’étranger, notamment dans des pays musulmans ou des pays où il existe une importante communauté ouïghoure active ; également d’avoir une pratique visible de leur religion ; d’avoir exprimé des doutes face à la gestion du PCC ; ou tout simplement d’être « suspect » aux yeux de l’Etat … La « rééducation » consiste à éradiquer tout sentiment nationaliste et religieux chez les personnes détenues et à s’assurer de leur loyauté au Parti et à la Chine.

Après avoir nié pendant plus d’un an l’existence de ces camps, Pékin reconnaît avoir eu recours à la détention de masse et le justifie par la nécessité de lutter contre l’extrémisme religieux. Toutefois les arrestations concernent des personnes ne correspondant nullement à ce profil. Ainsi, un nombre très important de professeurs des universités ont disparu depuis mi-2017, parmi lesquels la célèbre anthropologue Rahile Dawut, l’écrivain Perhat Tursun décrit par la presse occidentale comme le Salman Rushdie chinois, des figures importantes de la société ouïghoure comme le professeur et philosophe Abdukadir Jalalidin ou l’écrivain, essayiste Yalqun Rozi, la poétesse Chimengul Awut, le président de l’Université Normale du Xinjiang Azat Sultan, le président de l’Université de Kachgar Erkin Ömer et le vice-président Muhtar Abdughopur…etc. Le professeur Tashpolat Tiyip (président de l’Université du Xinjiang) et le professeur Halmurat Ghopur (vice-président de l’Université de Médecine du Xinjiang) ont été condamnés à la peine de mort avec deux ans de sursis. Les artistes, les sportifs, les hommes d’affaires, les philanthropes ne sont pas épargnés non plus. La star internationale de foot chinois Irfan Hezim, la pop star Ablajan Awut Ayup, surnommé le Justin Bieber ouïghour, le roi du doutar (instrument de musique traditionnel) Abduréhim Heyit sont également détenus depuis début 2017. Tout récemment, d’autres célébrités ouïghoures de show-business ont été condamnées à plusieurs années de prison ferme, avec des accusations qui restent encore inconnues. La liste est encore longue. Les responsables des universités sont soupçonnés d’avoir la « double face », c’est-à-dire d’être membre du parti communiste tout en étant fidèle secrètement à leur identité ouïghoure. Tandis que d’autres intellectuels sont accusés de participer à la fabrication des manuels scolaires jugés aujourd’hui « nationalistes ».

Face à ce qui se passe dans la Région ouïghoure, ce sont d’abord les ouïghourologues occidentaux, notamment américains, qui ont réagi en publiant des tribunes ou des alertes dans des quotidiens anglophones ou dans des revues spécialisées sur les études chinoises afin d’attirer l’attention du monde sur le sort des Ouïghours. L’arrestation massive des intellectuels, notamment de l’anthropologue Rahile Dawut et de géographe Tashpolat Tiyip sont les plus médiatisés en raison de leur lien avec les universitaires occidentaux. La première étant l’une des rares spécialistes et référentes dans le monde sur les coutumes traditionnelles ouïghours, tandis que le second est le docteur honori causa de l’école pratique des hautes études en France et responsable de nombreux projets internationaux sur les questions des régions arides. L’EPHE a publié un communiqué officiel appelant le gouvernement français d’intervenir pour la libération de professeur Tiyip tout comme la Conférence des Présidents des Universités (CPU). L’Université Libre de Bruxelles est la première et la seule université occidentale qui a publié une motion, appelant l’ensemble de la communauté universitaire européenne à être solidaire avec les collègues ouïghours et à revoir leurs programmes d’échanges avec les universités chinoises. La liberté académique n’est pas comprise ou défendue comme un privilège mais comme une liberté responsable. Les universités n’ont pas à être soumises à des pouvoirs économiques ou politiques. Fin novembre 2018, près de 700 chercheurs ont lancé un mouvement international, appelant les différents gouvernements à exiger à la Chine de fermer les camps et libérer les détenues turcophones. Finalement, en décembre 2018, une centaine de chercheurs tchèques et slovaques ont également lancé des appels similaires en élargissant un peu plus le mouvement international des chercheurs qui s’inquiètent des conséquences de ces camps de concentration ethniques.

Le cas de Chimengül Awut

Née en 1973 à Kachgar, Chimengul Awut est considérée comme l’une des étoiles montantes de la poésie moderne ouïghoure. Son recueil de poèmes « Le Chemin sans retour » a reçu le Prix littéraire Tulpar, considéré comme l’une des distinctions les plus importantes de la littérature ouïghoure. Ses œuvres sont publiées en Chine mais également dans tous les pays turcophones de l’Asie centrale. Chimengul Awut est détenue dans un centre de détention de Kachgar, dans le sud-ouest de la Région ouïghoure. La poétesse est enfermée comme 13 autres de ses collègues travaillant à la Maison d’édition ouïghoure de Kachgar, qui compte 49 salariés dont quatre Chinois. Parmi les 45 salariés ouïghours, ce sont ainsi 14 personnes dont cinq femmes qui ont été arrêtées dans le cadre de la campagne de « lutte contre les publications douteuses » lancée en 2017. Cette campagne vise à détruire les publications qui diffusent ou insistent notamment sur l’identité ou l’histoire ouïghoure, mais aussi celles ayant de contenu religieux. D’après l’agent policier qui a répondu à l’enquête téléphonique de RFA, la poétesse aurait été arrêtée pour avoir participé à la relecture du roman Le chausson d’or (en ouïghour : Altun Kesh) de la romancière Xalide Israël, publié en 2016 par la Maison d’édition ouïghoure de Kachgar. Les messages inscrits dans Le chausson d’or semblent avoir agacé Pékin, malgré le fait que le livre ait été relu et approuvé avant publication. De fait, dans un régime totalitaire comme en Chine, il n’y a de média et de maison d’édition que d’un type : étatique. Le pays ne permet pas d’avoir des chaînes de télévision ni de publications privées. C’est un domaine particulièrement sensible et sérieux notamment dans les régions périphériques peuplés majoritairement par des personnes n’appartenant pas à l’ethnie Han, majoritaire de la Chine, comme la Région ouïghoure et le Tibet.

Toute publication est ainsi strictement surveillée, revue et validée par le département de propagande de la région. Les publications jusqu’à présent, quel que soit le genre de littérature, sont donc toutes passées par ces étapes de surveillance avant d’être publiées. Le fait d’accuser ces publications de « douteuses » alors que l’Etat les a validées lui-même par ces nombreuses étapes de surveillance ne fait que renforcer sa volonté d’éradiquer l’existence de l’identité ouïghoure.

Son dernier post sur son mur Wechat publié le 17 juillet dernier est dédié à son fils, encore adolescent :

Mon agneau d’amour,

Ne pleure pas,

Le monde pleurera pour toi !

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